Tribune : Soutenir ces tunisiennes qui s’engagent pour transformer les pratiques agricoles et promouvoir l’agroécologie

A l’occasion de la journée internationale des droits des femmes, l’association Dream in Tunisia souhaite rendre hommage à des héroïnes invisibles qui agissent à l’échelle de leurs villages afin de transformer les pratiques agricoles et lutter contre l’avancée de la désertification, de la pauvreté et des inégalités en Tunisie. 

Elles vivent dans l’oliveraie de Sfax, la palmeraie de Rjim maatoug ou les contrés escarpées de Zaghouan, et elles ont un point commun : un engagement déterminé dans l’économie sociale et solidaire, et l’adoption de l’agroécologie dans leur business modèle.  

Le GfDA de Rjim maatoug en formation d’agroécologie

Des entrepreneuses de l’ESS qui ont choisi l’agroécologie

Ces femmes, membres des groupements féminins de développement agricole de Oued Sbaihia, Bir salah et Rjim maatoug, entreprennent mais pas n’importe comment. Elles ont choisi de régénérer et valoriser le capital naturel qui les entourent, conscientes que les changements climatiques mettent en péril l’avenir de ces écosystèmes fragilisés par le stress hydrique, l’appauvrissement des sols, l’augmentation des températures ou encore la disparition des semences paysannes, de la faune et la flore sauvages.

Les défis sociaux et économiques, elles les connaissent par cœur, ils les touchent elles mais aussi leurs enfants et leurs familles au quotidien alors concilier l’urgence environnementale et la justice sociale était finalement une évidence.

L’agroécologie et l’économie sociale et solidaire sont les moteurs de leur réussite. Cette prise de conscience et ce déclic ne se sont pas produits en un jour. Elles ont bénéficié de l’accompagnement de l’association Dream in Tunisia pour réaliser leur rêve : produire de manière naturelle, et valoriser les produits de leurs terroirs afin qu’ils soient aussi bons pour la santé des consommateurs que pour la nature, et surtout que leur activité économique perdure dans le temps. 

A Bir salah, la persévérance comme alliée

A force de persévérance, et après plusieurs échecs, le groupement féminin de développement agricole El Amel a finalement vu le jour en 2019 à Bir salah et démarré une reconversion biologique labellisée Ecocert. Bénéficiant d’un contrat de production sur le long terme avec le géant de la cosmétique naturelle LUSH basé en Angleterre qui a financé les parcelles, et d’un soutien financier de la coopération suisse pour l’aménagement d’une unité de séchage et transformation du moringa, les membres du groupement ont bénéficié de formations en “soft skills” offertes par le CORP, en plus des formations en agroécologie, ce qui a permis de créer un élan collectif qui perdure jusqu’à présent. Elles produisent aujourd’hui plusieurs dizaines de références en partenariat avec l’entreprise sociale Acacias for all qui les distribue en ligne et dans des boutiques partenaires, en plus d’employer une dizaine de personnes dans le village. 

Le GfDA de Bir salah en réunion au Fortin de la Connaissance

A Rjim maatoug, l’agroécologie face à l’urgence climatique

A Rjim maatoug aussi, la patience a été de mise mais elle a porté ses fruits. Un collectif s’est formé autour de l’association Dream in Tunisia depuis 2018, mené par la maire de la municipalité, Madame Wahida Gribi, afin de créer un groupement féminin de développement agricole. Ayant pour mission de promouvoir les techniques d’agroécologie afin de lutter contre la désertification, le GfDA vise l’autonomisation alimentaire des 7000 habitants de la zone.

Grâce à l’entreprise WicMic, ce sont d’abord 3800 arbres forestiers qui ont été plantés dans la localité pour limiter l’ensablement autour de la maternité, le collège et à l’entrée de la ville.

S’en est suivi un soutien de l’entreprise BFI qui a fait bénéficié 25 familles de l’installation de micro-jardins potagers dans leurs maisons afin de valoriser l’autonomie alimentaire.

Puis l’Ambassade d’Allemagne, à travers son fonds de développement pour tous, a financé la création d’une unité de transformation des dattes et plantes aromatiques et médicinales pour le GfDA. Équipé d’un matériel de transformation et d’emballage professionnel, le GfDA a également reçu du matériel pour l’entretien des micros-jardins et la création d’un jardin-forêt autour de leur nouveau local.

Grâce à un partenariat avec le CORP, ces femmes ont également pu bénéficier d’une formation « entrepreneur vert de l’ESS / transformation des produits de la palmeraie agro écologique » dans laquelle elles se sont formées aux bases de l’agroécologie et l’agriculture biologique, ainsi que toutes les méthodes de valorisation des dattes et plantes aromatiques et médicinales telles que le moringa.

L’entreprise sociale Acacias for all va également créer 5 emplois sur place et mettre en place un système de vente en circuit court entre le GfDA et le marché national et international. Ce projet pilote vise à promouvoir un nouveau modèle agricole basé sur l’efficience économique, sociale et écologique afin de faire face aux défis climatiques importants rencontrés par la population dont la source principale de revenus est la palmeraie. 

A Oued Sbaihia, l’agroécologie offre de nouveaux débouchés économiques

A Oued Sbaihia, l’aventure entrepreneuriale a commencé bien avant 2011, mais c’est seulement depuis 2017 que le GfDA s’est lancé dans un projet de conservation et valorisation de l’églantier, grâce à un soutien financier d’UBCI et Advans qui plantent régulièrement des arbres fruitiers sur les parcelles agro écologiques de ses membres. Le GfDA s’est illustré récemment dans un partenariat avec la marque de cosmétiques Alania dont la marraine n’est autre que Dorra Zarrouk. La preuve que lorsque ces femmes deviennent visibles, elles peuvent accéder à de nombreuses opportunités. 

Les membres du GfDA de Oued Sbaihia déchargent des églantiers qui seront plantés dans leurs jardins

La nécessité de travailler « ensemble »

Ces exemples nous apprennent plusieurs choses. D’abord, ils nous rappellent qu’un rêve ne se réalisera jamais en un claquement de doigts, et que c’est en agissant selon un plan d’action ambitieux, en apprenant de ses erreurs, et en rebondissant toujours sur de nouvelles opportunités avec méthode, que nous, tunisiens, citoyens et acteurs de la société civile apolitique, apartisane et asyndicale, pourront bâtir la Tunisie inclusive, verte et solidaire dont nous rêvons.

Mais comme dit le proverbe “Lorsqu’un Homme rêve seul, ce n’est qu’un rêve mais dès lors que plusieurs Hommes rêvent ensemble, c’est la réalité qui change”. Ces initiatives doivent être ancrées dans des dynamiques de filières qui valorisent la rentabilité financière autant que les services écosystémiques rendus, et monétisent la captation de carbone afin d’améliorer les revenus des agriculteurs. Changer le paradigme n’est pas un long fleuve tranquille, la conviction aidera à rester endurant face aux obstacles.

Un pari au féminin alors que le covid-19 a transformé notre façon de voir le monde et nous a rappelé l’importance de préserver les écosystèmes pour éviter la propagation de nouvelles maladies. En Tunisie où les femmes comptent pour 80% de la force de travail agricole, la convergence des luttes est claire : c’est sur les femmes qu’il faudra compter pour transformer un modèle agricole passéiste en un modèle de production durable capable de répondre aux défis du XXIe siècle dans une dynamique de concurrence mondiale où la culture du profit á tout prix a pris le pas sur le bon sens.

Elles sont des héroïnes invisibles, elles sont des pionnières d’un modèle agricole qui respecte la nature, promeut la paix et l’harmonie. Elles sont de petits colibris qui font leur part.

Ensemble nous pouvons systématiser cette approche car cela demande l’engagement de tous : institutions publiques, collectivités territoriales, entreprises, bailleurs, associations, chercheurs, enseignants, consommateurs…l’Association Dream in Tunisia lancera prochainement un nouveau programme en partenariat avec l’Institut français de Tunisie afin de promouvoir une action concertée et pluri-acteurs autour de la promotion de l’agroécologie, les terroirs et l’art de vivre tunisien afin que davantage de femmes tunisiennes puissent vivre leur rêve d’entreprendre et réussir en zone rurale grâce à l’ESS et l’agroécologie. 

Ecrit par Sarah Toumi, présidente de l’association Dream in Tunisia, 8 mars 2021

A propos de Dream in Tunisia : 

L’association Dream in Tunisia est née en 2012 à Bir salah (Sfax) et travaille sur 3 thématiques : l’environnement (forêts et sols) ; l’économie sociale et solidaire (structuration de filières) ; la recherche appliquée (formations et prototypage de solutions pour transformer les défis en opportunités dans les zones rurales des  zones arides et semi-arides). 

Pour plus d’informations : www.dreamintunisia.tn ou hello@dreamintunisia.tn